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Liberté d'expression
et respect de l'autre

  Ce texte est dédié
     - à Taslima Nasrin écrivaine et journaliste bangladeshi menacée de mort par des islamistes fondamentalistes, parce que dans ses livres, elle avait dénoncé l’oppression de la femme dans son pays
     - à Denis Diderot emprisonné en 1749 après la publication de sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient.

Humilier l'autre ou lui permettre d'évoluer

   Elevé dans le catholicisme, je suis passé à l'athéisme lorsque j'ai eu enfin – à 16 ans - l'occasion de parler avec des camarades libres-penseurs. Ce ne sont pas des caricatures qui m'ont ouvert l'esprit à une autre façon de voir le monde, mais des discussions paisibles dans lesquelles chacun respectait l'autre. Les musulmans, sauf exceptions, n'ont pas plus choisi leur religion que les chrétiens. Elle leur fut imposée dès la plus tendre enfance et l'attachement à leur religion ne fait qu'un avec l'attachement à leurs parents. Quelle satisfaction peut-on trouver à blesser la sensibilité de quelques centaines de millions d'êtres humains ? Se sentant attaqués, ils vont se raidir, faire bloc autour de leurs imams. Ces caricatures sont un formidable cadeau pour les plus fanatiques qui rêvent de guerre sainte et n'attachent pas plus de prix à la vie des autres qu'à la leur.

   Si l'on souhaite favoriser chez les croyants des religions abrahamiques, un commencement d'esprit critique, il me semble préférable de dialoguer avec eux à partir de leur propre dogme. Et puisque le sacrifice d'Abraham est leur socle commun, on peut leur proposer de réfléchir sur ce Dieu qui ordonne à un père d'égorger son fils et sur la soumission de ce père.

Qui sème le mépris, récolte la tempête

    Pour beaucoup de gens en Europe, terroristes, islamistes, musulmans, arabes, immigrés sont des termes plus ou moins équivalents. Ces dangereux amalgames (qui ont leurs équivalents en face) facilitent les jugements sommaires et permettent de tirer dans les coins. Le racisme ardent est plutôt de droite ; le rejet du sacré plutôt de gauche. En prenant pour cible le sacré des seuls musulmans, on espère réaliser l'union sacrée de l'extrême droite à l'extrême gauche On ne va pas écrire que tous les magrébins sont de dangereux terroristes qu'il faut au plus vite chasser de notre beau pays. Une telle formulation tomberait sous le coup de la loi réprimant l'incitation à la haine raciale. Mais qui pourrait trouver à redire, hormis les musulmans, à ce qu'on représente leur Prophète sous les traits d'un barbu patibulaire au nez crochu, portant une ceinture d’explosifs en guise de turban.

   En somme, on insinue – par dessin de presse – que Mahomet et Ben Laden peuvent légitimement être représentés par la même image. Que beaucoup de musulmans soient blessés par cet amalgame devrait plutôt nous rassurer ! Que d'autres – heureusement moins nombreux - aient à cœur de mettre en œuvre la férocité qu'on leur attribue, cela devrait plutôt nous inquiéter…

   Faire un peu d'argent avec la mise
en danger délibérée de la vie d'autrui

  Mais puisque Charlie-Hebdo triple son tirage quand il en remet une louche, pourquoi s'arrêter là. Pour vendre du papier imprimé, pour accroître leur notoriété, certains patrons de presse sont prêts à tous les sacrifices, y compris des sacrifices humains, surtout s'ils se produisent loin de chez eux. Des ambassades et des consulats brûlés, des magasins saccagés, des Européens pris à partie par des foules exaspérées, de nombreux blessés et déjà quelques morts...

Certains enfants terrorisés deviennent terroristes


    Si tous les humains étaient rationnels, s'il n'y avait pas de fanatisme religieux, s'il n'y avait pas des frustrations massives aussi bien privées que sociales et nationales, surtout s'il n'y avait pas, dans de nombreuses sociétés, un mode d'éducation très brutal engendrant un intense besoin de vengeance à la recherche de cibles, on pourrait – devant ces caricatures médiocres - sourire distraitement ou hausser les épaules et penser à autre chose.

Des prétextes légers pour les guerres les plus graves

   Mais l'Histoire nous montre que même sans fanatiques, des guerres très meurtrières ont surgi à partir de prétextes très minces : une simple dépêche d'Ems jugée offensante par Napoléon III débouche en 1870 sur la désastreuse guerre avec la Prusse ; un coup de chasse-mouche donné par le Dey d'Alger en 1827 fournit (3 ans plus tard !) à Charles X un prétexte pour commencer une guerre coloniale qui durera 132 ans… Bien entendu, il n'est question ici que des prétextes et non du faisceau des causes… Mais qu'arrivera-t-il si les islamistes les plus fanatisés arrivent au pouvoir au Pakistan maintenant puissance nucléaire ?

Mahomet est-il la bonne cible en France, en 2006

  La caricature politique ou religieuse est une arme. Libératrice quand elle aide les opprimés à voir le vrai visage de l'oppresseur, elle n'est que provocation malveillante quand elle développe le mépris et la haine entre les opprimés. Marx disait : "Une loi qui divise est une loi réactionnaire." On pourrait dire de la même façon : Est réactionnaire une caricature qui escamote le combat urgent contre la régression sociale et la précarisation généralisée au profit d'une guerre anachronique entre croyants et incroyants.
                                                                                                     Igor Reitzman


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Pour aller plus loin, on peut lire sur ce site :

- Genèse de la destructivité
- Gestion de la destructivité
- Le nez de Cyrano et le territoire d'implication
- Religion et soumission