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Violances mineures

     Vanessa avait gardé un mauvais souvenir de cette école où elle devait faire semblant d'écouter une foule de choses qui ne l'intéressaient pas, alors qu'elle avait tellement envie de lire et de parler de ce qu'elle lisait…
     Le sergent n'était pas méchant mais Antoine trouvait que ses ordres manquaient de fantaisie : Garde à vous ! Repos ! Garde à vous ! Repos ! Bien avant la 60ème fois, l'écœurement s'était installé...
     Raoul n'aimait guère livrer des colis chez le vieil Anatole qui ne manquait jamais de lui proposer son verre d'eau-de-vie avec une insistance mi-joviale, mi-menaçante.


La violance mineure est confiscation, chosification momentanée. Elle peut se présenter comme un incident occasionnel sans conséquence gravissime. C'est le cas par exemple lorsqu'un prosélyte veut à tout prix vous détailler ses certitudes. Ce n'est malheureusement pas la seule variété à fuir : Vous avez certainement rencontré son cousin, le pique-oreille qui dans le moment où vos sacs à provisions sont pleins, vous inflige le récit de ses aventures de vacances. Parfois il préfère vous surprendre dans votre intimité, au moment qui lui convient à lui. Il est très impatient de vous commenter - une à une - les photos de ses 6 albums familiaux... Si vous voulez faire cesser cette confiscation, vous devrez trouver une échappatoire (la fuite) ou faire face , exprimer clairement un refus, ce qui suppose une combativité suffisante non cassée par un dressage à la soumission trop efficace, non inhibée par la peur du rejet ou par des programmations du type "Tes besoins ne comptent pas - Pense aux autres d'abord"… Dans ce genre de situation, beaucoup de personnes subissent, par peur de paraître agressives, par peur de ne pas savoir exprimer autrement que de façon brutale, par peur de blesser l'autre et de recevoir en retour une réaction hostile immédiate ou à terme. "Plutôt subir deux heures d'ennui que de vivre ensuite indéfiniment dans la crainte que l'autre m'en veuille." me disait quelqu'un l'autre jour. 
On peut parler de violance mineure quand un dragueur insiste malgré le refus réitéré de l'autre, quand un exhibitionniste impose sa nudité, quand un quidam arrose tout le voisinage de sa musique, quand des fêtards klaxonnent avec insistance pour informer tous les solitaires que d'autres s'apprêtent à faire la noce, quand une municipalité ou un groupe de commerçants prétend animer un quartier à coups de hauts-parleurs tonitruants…

La violance du répondeur

" Nous recherchons votre correspondant"
Certaines administrations discrètement perverses ont trouvé un moyen ingénieux pour réduire la fréquence des appels téléphoniques à leurs services : Lorsqu'un usager appelle, il reçoit des messages qui auraient à la rigueur de l'utilité s'ils n'étaient exprimés 20 fois ou 60 fois de suite (tout dépend de votre patience et du moment où vous décidez de raccrocher!). "Nous nous efforçons d'écourter votre attente" dit la voix, benoîtement, et il faut bien reconnaître qu'en effet cet effort nous aide à raccrocher plus vite … D'autres ont mis en place six notes de musique en boucle tout aussi convaincantes. Dans une société où tant de musiques merveilleuses sont depuis longtemps dans le domaine public, il faut beaucoup de perversité pour imposer à ses correspondants, l'insistante indigence d'un disque rayé. Ou bien vous coupez le son, et vous n'entendrez pas votre correspondant lorsqu'enfin il se manifestera, ou bien vous subissez en vous persuadant que ça ne sera pas long puisqu'ils s'efforcent ! Si votre vie n'est pas en jeu, si vous avez le désir de ne pas vous user inutilement, raccrochez au plus vite ! C'est de la plus élémentaire hygiène mentale.
Une autre façon de considérer ce problème de parasitage auditif, serait de s'extasier sur la merveilleuse passivité de cette population qui supporte, depuis des années, la substitution d'un disque rayé au silence reposant, propice à la rêverie ou à une bienheureuse somnolence.

La violance-souvenir
Elle consiste à rappeler - en public de préférence - un événement dans lequel l'autre s'est trouvé en position ridicule ou humiliée : dans certaines familles, les fêtes sont avant tout de féroces bouquets de violances-souvenirs par lesquelles les plus âgés consolident leur domination sur les adolescents et les jeunes adultes.
" Tu te souviens de ce réveillon où tu avais tant ri que tu en avais mouillé ta culotte ?"

La violance sur confidence
Beaucoup d'abus de confiance qui ne concernent pas des biens matériels, sont en fait des violances mineures. C'est le cas par exemple du retour sur confidence qui consiste à se resservir contre l'autre de ce que, mis en confiance, il a pu nous dire. Cela peut être tentant de le faire pour étayer une confrontation, un jugement de valeur, une interprétation, un reproche, et plus généralement pour prouver qu'on a raison. On y trouve un bénéfice immédiat mais qui coûtera très cher dans le moyen et le long terme. Combien de parents se plaignent que leur enfant ne leur parle plus, ne leur raconte plus rien… Dans ce même quartier de l'abus de confiance, on rencontre les confidences trahies lorsqu'il y a divulgation d'une confidence ou dévoilement de l'intimité d'un proche…
" Ah ! Chère madame, mon petit dernier me cause bien du souci. J'ai encore été obligée de laver des draps ! Vous vous rendez compte ? A 6 ans et demi !" Le jour même – grâce au fils de la voisine, généralement bien informé - toute la classe est informée et le petit Etienne transpercé de mille flèches moqueuses…

La violance-mystification
On peut distinguer les mystifications dirigées contre des dominants ou l'une de leurs institutions (le livre de Jules Romain, Les Copains, en fournit une bonne illustration) et les mystifications dirigées contre des personnes privées choisies en raison de leur faiblesse et de leur vulnérabilité. Selon l'enjeu, la durée, le nombre des violants et des spectateurs invités à se repaître de la souffrance de la victime, c'est une violance mineure ou lourde.
Certains peut-être se souviendront de Grand-rue, du réalisateur espagnol Juan Bardem. Dans ce film, la mystification organisée par des gens qui s'ennuient, consistait à faire croire longuement à une femme qu'il y avait enfin un homme pour l'aimer. La révélation perverse du complot à l'héroïne au moment où le faux soupirant commençait à l'aimer vraiment, entraînera son suicide. (1)

 

 

(1) Une illustration de plus d'une vérité générale que je suis heureux d'avoir mise au jour (Cf. La violance mèrede l'agression ou Le concept de violence est-il un concept heuristique ? )